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Le Nouvel observateur

Du trauma à la spectacularisation de l’horreur

22 juillet 2011, la Norvège bascule dans l’horreur : Anders Behring Breivnik tue 76 personnes dans l’attentat d’Oslo et le massacre de l’île d’Utoeya. Au-delà des victimes directes et de leurs proches, ces deux événements ont une dimension traumatique majeure pour les témoins indirects dont les spectateurs, submergés sans limite par les images du drame. Ce traumatisme est avant tout un traumatisme direct car ces actes confrontent à l’impensable ; ils n’ont aucun sens qui permettrait de les rendre intelligible. Le traumatisme est aussi secondaire par les résonances avec d’autres événements tragiques collectifs (ex. tuerie de Colombine en 1999, attentat des twin towers en 2001)) mais aussi les événements traumatiques propres à l’histoire individuelle de chaque téléspectateur. Chacun de nous reçoit le spectacle du monde avec sa singularité propre et nous appréhendons les images selon ce que nous sommes ; ce qui explique que les images et le récit médiatique de ces événements ne sont pas entendus de la même façon par tous les téléspectateurs. Passé le temps de l’effroi, certains parviennent à se dégager de ces images, à redevenir des spectateurs conscients, critiques ; quand d’autres restent totalement fascinés, passifs derrière des reportages en boucle où les scènes d’horreur sont exposées sans limites. À l’instar de Mithridate VI, roi antique du Pont, qui s’inoculait chaque jour une once de poison pour immuniser son corps contre un possible complot, nous nous infligeons quotidiennement des doses d’horreurs et de malheurs par médias interposés. À peine avons-nous vus les corps déchiquetés des victimes d’attentats, que nous sommes exposés aux corps en décomposition sur les plages de Phuket, aux cris de douleurs de familles endeuillées, dépouilles des victimes d’Oslo et d’Utoeya. aux visages déformés par l’effroi, de victimes fauchées par les caméras à leur sortie d’avion en provenance d’Haïti, du Liban, de côte d’Ivoire ou d’autres pays en guerre ; les tueries familiales laissent placent aux tueries collectives qui, à leur tour, sont remplacées par d’autres faits divers. La terreur de ces images nous renvoie au radical de notre humanité. Elles sont le pressentiment de ce qu’il y a de plus intime. L’angoisse suscitée par les images est causée par le déficit de figurabilité de la mort, par cette confrontation à l’objet méconnaissable que représente la mort en direct. La " spectacularisation du trauma ", c’est-à-dire la fascination traumatique pour des images toujours plus sordides, ouvre sur l’imminence de l’objet impensable en même temps qu’elle laisse soupçonner l’horreur qu’il y aurait à reconnaître la parenté de sa propre intimité avec la réalité innommable de cet objet. Ces images produisent une crainte, souvent démesurée par rapport au risque réel encouru par les spectateurs, elles exacerbent cette terreur par la vision de l’horreur et font chambre d’amplification par l’impact psychologique qu’elles induisent. Ces projections présentifient les angoisses archaïques enfouies au plus profond de notre réalité psychique et donnent réalité aux fantasmes de violence, de destruction, de mort et de néant qui nous habitent. Cette fascination de la mort au plus près des cadavres, cette dépendance aux images violentes participent à faire de cette appétence médiatique une conduite ordalique en ce sens où le téléspectateur qui ne zappe pas, s’engage dans une activité qui lui rappelle sans cesse son état de mortel. Il s’en remet au hasard, celui de la ligne éditoriale des journalistes, s’abandonne et se soumet aux images qui lui sont renvoyées en ayant l’illusion qu’il peut à son niveau maintenir la maîtrise et le contrôle de sa vie. Le commentaire énoncé par le journaliste peut proposer un sens à l’incompréhensible de l’événement et par là-même il est susceptible de provoquer une catharsis ou soulagement éclairé. Et si le temps des procès, à distance des événements, peut être un temps de réactivation de l’horreur mais aussi d’élaboration, en fonction des commentaires qui en seront faits. Si ces images, en immédiat comme en différé, sont visionnées sans décryptage, elles restent vides de sens. La passivité renforce le sentiment d’impuissance et la culpabilité de celui qui voit ce type d’images, alors même que la vie reprend son cours dans une apparente indifférence.
Impliqués directs ou simples témoins, nous ne sommes pas à égalité face au trauma. Mais pour chacun, du drame Norvégien à celui de Toulouse, en passant par les innombrables faits dramatiques qui font les unes quotidiennes, il y a un temps où la mise en sens devient possible. Les ressources sont multiples pour ne pas rester fascinés face à l’horreur, retrouver un sentiment de sécurité et une confiance suffisante en soi et vis-à-vis du monde extérieur : expliquer ce que l’on voit ; partager avec d’autres ses émotions ; parvenir à décrypter le sens de ces images pour soi-même ; restaurer un esprit critique face aux commentaires, etc.
Apprivoiser les images, accompagner et éduquer les plus jeunes face aux écrans, est un enjeu essentiel de notre époque. Ne plus être passif et soumis, mais acteur face aux images, même les plus violentes, nous permet d’en faire une force de créativité et non de survictimisation. Et les drames d’Oslo, d’Utoeya comme les horreurs d’ici et d’ailleurs, pourront s’inscrire dans la mémoire de chacun, sans déni, sans banalisation, sans fascination.

Référence
Romano H & Verdenal E. Sauveteurs et événements traumatiques, Elsevier-Masson, 2011

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