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interview de Jamila Aridj
11 septembre 2012

Les enquêteurs attendent beaucoup de son témoignage. Du haut de ses sept ans, Zainab, rescapée avec sa soeur Zeena, quatre ans, de la tuerie de Chevaline, est le témoin numéro un de cette tragédie. La petite fille, dont le pronostic vital était engagé le soir du drame, a reçu des coups extrêmement violents à la tête et une balle dans l'épaule, tandis que ses parents étaient tués dans leur voiture. Sortie d'un coma artificiel dimanche après deux opérations, la petite fille est toujours placée sous sédatifs et sera entendue dès que les médecins, qui "pour l'instant font barrage", l'autoriseront. Cela pourrait n'intervenir que dans plusieurs jours. Elle est la seule à avoir vu le ou les assaillants tuer son père, sa mère, sa grand-mère et un cycliste français, qui ont tous reçu deux balles dans la tête. Elle est la seule à pouvoir donner leur nombre et leur description. Son audition sera filmée afin de lui éviter de répéter son récit au long de la procédure. Celle-ci sera menée par des gendarmes spécialisés dans les auditions de mineurs. Mais l'exercice est particulièrement délicat. Dès lors, comment auditionner une enfant qui a survécu à un tel drame ? Éléments de réponse avec Hélène Romano, docteur en psychopathologie, référent de la consultation psychotrauma au CHU Henri-Mondor de Créteil.


Le Point.fr : Comment interroger la petite Zainab ?

Hélène Romano : Il faut tout d'abord savoir si elle se souvient de la mort de ses parents. L'attitude à adopter n'est pas la même dans le cas où l'enfant nous dit "j'ai perçu" et "j'ai compris" et celui où elle n'a pas du tout compris et pense que ses parents sont encore au camping et qu'elle a été victime d'un accident de voiture. Il faut alors prendre le temps de rappeler le contexte, de donner des éléments factuels - l'heure, le jour, le lieu - et de pouvoir annoncer le décès. C'est très important de le faire avant de recueillir son témoignage ; même si c'est bouleversant, on ne peut pas la laisser dans le vide : la priorité, c'est l'enfant. Sa reconstruction psychique passe avant la procédure.

Que peut-on comprendre et livrer lorsqu'on a sept ans ?
À cet âge-là, on peut comprendre et restituer la notion de danger, d'agression, d'événement totalement anormal ; ce qu'elle peut avoir perçu, l'état d'inquiétude avant le drame, du père, de la mère ; des mots et des choses qui ont été dites ou vues. Il y a beaucoup d'émotionnel, comme avec les tout-petits, mais c'est souvent plus cohérent, car l'enfant de sept ans a un vocabulaire proche de celui d'un adulte, il se représente mieux dans le temps. La difficulté est de travailler avec la trace traumatique, les séquelles neurologiques. Quand l'enfant est dans un état d'amnésie post-traumatique, que les événements ne se sont pas enregistrés et que vous l'auditionnez, lui posez beaucoup de questions, il vous regarde dans le vide et finit par vous répondre "je ne sais pas", "je ne sais plus", "je ne peux pas te dire". Il est important aussi de ne pas survictimiser l'enfant, de ne pas être trop intrusif ; si l'enfant n'en a pas la mémoire, il ne faut pas forcer la parole.

Quelles sont alors les méthodes alternatives à la parole ?
On peut utiliser ce que l'on appelle des "objets de médiation". De la pâte à modeler, le dessin, des supports photo, des "doudous". Il ne faut pas obliger les enfants à les utiliser, mais les leur proposer. Pour le dessin par exemple, si on lui demande : "Dessine-moi ce qui s'est passé", l'enfant peut ressentir l'impatience, voire l'inquiétude de l'adulte, il voudra alors lui faire plaisir en faisant un beau dessin, pas forcément utile à l'enquête. Il faut plutôt utiliser le dessin en support, à la fin de l'audition. Certains vont raconter à un doudou ce qui s'est passé sans pour autant parler aux gendarmes.

Comment les enquêteurs peuvent-ils faire le tri ?
En limitant les interprétations et en ne réduisant pas l'enfant à sa parole. Sa parole est le témoignage de sa réalité, il faut donc la replacer dans le contexte. Toutes ses réactions, sa maturité, son niveau émotionnel doivent être pris en compte. Pour être clair, je prends l'exemple d'un enfant confronté à des expériences d'une grande violence à qui l'on demande combien étaient les agresseurs : il peut répondre "deux" parce qu'il en a vu deux. Si vous lui demandez s'ils étaient beaucoup, il peut répondre "oui" parce que la réponse est dans la question. Vous avez aussi des enfants qui répondent : ils étaient toute une armée parce que ça a été tellement violent, ça tirait dans tous les sens, qu'il a pensé qu'il y avait vraiment une armée.

Comment protéger l'enfant en lui demandant de revivre cette scène tragique ?
En lui laissant la possibilité de ne pas tout dire maintenant. Il est aussi important que l'adulte qui l'auditionne reconnaisse qu'il n'est pas facile d'en parler, que ce qu'elle peut dire est très important pour comprendre ce qui s'est passé. On utilise souvent cette phrase en préambule des entretiens : "Il va falloir que l'on parle de ce qui s'est passé, je sais bien, parce que je m'occupe d'enfants qui ont vécu des choses comme toi, que ce n'est pas facile, que ça va te rappeler des images qui sont difficiles, mais c'est vraiment important pour qu'on essaye de comprendre." Il est indispensable également d'instaurer un code - un carton jaune ou un carton rouge - entre l'enfant et l'adulte pour qu'il puisse dire "stop" quand il en ressent le besoin. Ne pas l'obliger à poursuivre en lui disant "ton témoignage est vital", parce que, s'il ne se rappelle pas ou s'il se rappelle et que tout ce qu'il aura livré n'est pas suffisant, cela peut être dramatique, l'enfant va culpabiliser. Il faut au contraire le remercier et valoriser ce qu'il a pu dire, même s'il n'a pas dit grand-chose.

L'audition de Zainab se fera avec l'aide d'un interprète, sa présence peut-elle être un handicap ?
Cela peut être gênant à plusieurs niveaux. C'est d'abord la présence supplémentaire d'un adulte en plus des gendarmes et du pédopsychiatre. En outre, sans en avoir forcément conscience, le traducteur peut modifier le sens de ce qu'exprime l'enfant. Si vous prenez le mot "deuil" en tant que souffrance, chagrin, douleur, il existe en anglais trois mots pour exprimer le deuil : l'un pour l'aspect émotionnel, l'autre pour l'aspect administratif et le troisième pour l'organisation autour du deuil. Le traducteur doit être très briefé avant pour ne pas parasiter la parole directe dans les deux sens. On lui demande de traduire du mot à mot, ce qui est très compliqué. Cela induit aussi un décalage entre la question posée par le gendarme et sa traduction à l'enfant, et en retour la parole de l'enfant peut être transformée, surtout dans ses expressions émotionnelles.

L'environnement de l'enfant est tout aussi important. Zainab va être entendue à l'hôpital, n'est-ce pas un obstacle supplémentaire ?
Nous essayons d'éviter les chambres en règle générale : dans une maison, dans un foyer, la chambre est habituellement le lieu où l'enfant est en sécurité. Or, on lui demande de se remémorer des moments très difficiles et quand l'enfant doit retourner dans sa chambre, la pièce peut lui rappeler ces moments tragiques. Là, il s'agit d'un cas très particulier, l'enfant est à l'hôpital, on ne peut malheureusement pas faire autrement. Il faut alors l'expliquer simplement à l'enfant : "On aurait aimé t'écouter dans un autre endroit, mais ce n'est pas possible."

Comment expliquer à un enfant qu'elle a survécu, avec sa soeur, à un tel drame ?
Il n'y a pas grand-chose à expliquer, c'est un état de fait. Il faut leur consacrer un temps de travail individuel et un temps de travail collectif. Souvent dans les cas où les parents décèdent, la rage et la colère engendrées par leur mort doivent se retourner contre quelqu'un, l'auteur s'il y en a un. Mais s'il existe un vide, comme dans cette affaire, l'agressivité peut se retourner contre l'autre frère ou l'autre soeur. Le lien fraternel est en souffrance. Ces deux petites filles vont vivre ce que l'on appelle un "deuil traumatique", quand le deuil s'ajoute à un événement traumatisant. Il ne faut surtout pas les stigmatiser comme des "survivantes". Les figer dans cette histoire, ce serait les condamner à mort psychiquement.

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